Vous faites un si beau métier…

Combien de fois l’ai-je entendu depuis bientôt 20 ans, même un peu plus si je compte les années d’études…
Et pourtant…

Chaque jour qui passe me rappelle aussi que c’est un métier d’une infinie violence.
Chaque jour, faire face à la maladie, à la mort parfois violente voire très violente.
Chaque jour voir des familles, des patients s’effondrer, hurler à l’injustice d’un accident, d’un diagnostic.

Alors vous me direz oui mais en choisissant ce métier tu le savais…
Oui mais à l’école on m’a sagement enseigné qu’il fallait savoir garder la juste distance, qu’ainsi je serai moins touchée….

Alors soit je n’ai pas bien écouté la leçon, soit on ne m’a pas donné le bon mètre.
Mais il m’arrive encore souvent de souffrir.
Comment met-on de la distance face à une mère qui pleure la perte d’un enfant.
Comment oublie-t-on ce regard du patient à qui on annonce un diagnostic épouvantable.
Comment oublier l’image de ce nourrisson sur le lit de son père mourant.
Comment oublier ce bonjour qui résonne dans le vide d’une maison, le patient pendu au bout d’une corde…

Vous pouvez poser la question à n’importe quel soignant, nous avons tous des fantômes, de ces situations dont on se souviendra sans aucun doute jusqu’à la retraite et au-delà.

Puis nous avons vu aussi apparaître de manière exponentielle la violence des patients, des familles, violence verbale et parfois physique, des agressions en tout genre, des moi je veux tout, tout de suite et rien que pour moi, comme dans la société en quelque sorte …

Depuis déjà quelques années, à cette violence professionnelle, s’ajoute la violence institutionnelle celle qui fait que les jeunes diplômés se retrouvent seul dans les unités de soins, à gérer les soins et tout ce qui tourne autour sans l’appui d’une oreille expérimentée qui pourra répondre aux doutes…

Ce manque cruel de personnel dans les unités de soins qui fait qu’on impose aux soignants et aux malades des cadences infernales, cette bureaucratie énergétivore qui empêche de s’asseoir un quart d’heure auprès du patient juste pour l’écouter…

Cette violence quand on culpabilise un soignant qui hésiterai à venir remplacer un collègue déjà épuisé…

Pourtant d’épuisement on en parle, c’est même un sujet à la mode, le burn-out, l’état a même crée une plateforme d’écoute pour soignants en souffrance après que de nombreux soignants aient choisis la destination finale…

Et pourtant nous ne voyons pas l’ombre d’une solution se dessiner, chaque jour des gens abandonnent face à la difficulté de ne pas y perdre ses valeurs humaines.

Alors Oui nous faisons un métier formidable mais pas que … Merci de ne jamais l’oublier

c’est l’histoire d’un homme

Cet homme c’est sans doute un de ceux que j’ai le mieux connu…
Cet homme nous a quitté le 4 novembre dernier il avait 68 ans, parce que la vie est ainsi faite que nous devons tôt ou tard quitter ceux que l’on aime.
Cet homme, ceux qui me connaissent l’auront compris c’est mon papa…
Mon papa c’était cet homme courageux, que j’ai toujours connu se lever pour aller travailler. Toujours de bonne humeur, il a travaillé jusqu’à faire valoir ses droits à la retraite pour carrière longue, c’est qu’il avait commencé à 14 ans mon papa tout fier sur son tracteur à vaporiser des pesticides dans les vergers… C’est aussi là sur son tracteur qu’il avait rencontré ma maman…
La vie est ainsi faite qu’elle noue et dénoue les relations, ma maman et mon papa se sont séparés bien des années plus tard, mais comme tout n’est pas toujours négatif, mon papa a continué sa vie, et de ce nouveau pan de la sienne est né mon petit frère (je devrais dire demi frère, mais ça serait négliger la valeur qu’il a à mes yeux…)
Et puis Papa s’est retrouvé seul, dans son petit appartement, il aimait la convivialité et n’hésitait jamais à offrir un verre a ses nombreux amis et anciens collègues de travail… Ces verres il en a parfois abusé et ils sont responsables de nombreuses de mes colères.
Et puis un jour d’aout 2009, je découvre que papa tousse beaucoup, je sais qu’il a beaucoup fumé dans sa vie, je me souviens bien de ses gauloises sans filtre qu’il avait toujours à la main quand j’étais petite, mais quand même ça fait 20 ans qu’il a arrêté.
Mais quand même il tousse beaucoup, boit des dizaines de flacons de sirop et surtout il crache du sang.
Je suis infirmière et je ne peux pas faire semblant de ne pas voir, rdv est pris pour un scanner vite, assez vite même j’ai encore quelques relations à l’hôpital …
Je me revois encore, dans le sas des ambulances, alors que je venais d’aller chercher son compte rendu, m’asseoir à coté d’un ancien collègue, médecin urgentiste pour lire ce dit compte rendu…
Evidemment ce que je craignais s’écrit sous mes yeux, il y a une masse suspecte qui demande des examens complémentaires mais qui laisse peu de place au doute, mon ami médecin me confirme ce que je viens de lire…
Rdv est pris chez un pneumologue (là aussi c’est rapide, oui nous avons de la chance) Nous sommes vendredi, il aura sa consultation et sa fibroscopie le mardi.
Le temps passe et c’est la consultation d’annonce, c’est un cancer (un épidermoïde pour les connaisseurs), ça n’est pas accessible à la chirurgie… Mon papa devra donc en passer par la chimiothérapie et selon la réponse par la radiothérapie…
Mon papa qu’on pensait plutôt fragile psychologiquement, encaisse sans broncher, en fait on ne sait pas trop, il s’exprime peu, il accepte de se soigner…
A moi en aparté, on me dit que ça va être compliqué que la tumeur n’est pas opérable car trop proche des gros troncs veineux, trop grosse pour la radiothérapie d’emblée.
Le seul espoir c’est la chimio… Mais c’est loin d’être gagné d’avance.
Je repars avec papa, dans la voiture, sa première demande, c’est « file moi une cigarette ». Comment je pourrais lui refuser, et qui suis je pour le faire… ça sera la première d’une longue nouvelle liste de cigarette… Puisque 20 ans d’arrêt n’ont pas suffi à lui éviter la maladie il a décidé qu’y s’y remettait et ne s’arrêtera plus jamais …
Mon papa parle peu, Il a une semaine devant lui avant la pose du cathéter pour les chimios, et ce sera la première cure.
Quand on est infirmière, on a un avantage on comprend parfaitement bien ce que nous disent les professionnels de santé en face de nous même leur jargon professionnel. Quand on est une fille de patient et infirmière, le souci c’est qu’on anticipe toujours ce qui va se passer ensuite… Des patients avec des cancers du poumon j’en ai soigné plein à domicile et à l’hôpital, je sais quelles sont les perspectives.
Et puis d’un autre coté, avec le recul, le fait de savoir nous a permis de vivre pleinement tout ce temps.
Nous sommes vendredi, papa fera sa première chimiothérapie Lundi, il a décidé qu’il se raserait la tête avant, c’est donc à moi qu’il revient de lui faire cette coupe de cheveux qu’il ne le quittera plus…
Lundi matin, nous voilà à l’hôpital de semaine pour la première cure, nous sommes accueillis par une infirmière (je crois que c’est Germaine ou Ginette), formidable, qui explique à mon papa en détail comment ça va se passer et les étapes de la cure.
Au fil des semaines et des cures ils apprendront à se connaître, mon papa ce bougon, râleur mais pas méchant.
L’équipe de l’hôpital de jour /semaine deviendra un peu comme sa 2eme famille et il ne manquera jamais d’aller leur dire bonjour pendant les quelques années que durera son suivi.
Il fait les cures, mais fait des réactions fantaisistes à chaque fois, il se transforme en bibendum tout rouge, on change de protocole plusieurs fois, il n’a plus de peau sur les mains et les pieds…
Parallèlement, mon papa continue entre les cures, à vivre parfaitement normalement, il fait fi de nos conseils, n’a jamais raté une soirée dansante des médaillés du travail (même quand on lui préconisait de se protéger parce que ces globules blancs etaient au plus bas), sort chaque jour pour retrouver ses copains de bistrot, et faire son carton de tiercé… ça sera d’ailleurs le cas jusqu’à ce que ses jambes arrêtent de le porter.
Il explique sa maladie a qui veut bien l’entendre et montre à tout le monde sa chambre implantable…
Pour moi qui pensais qu’il déprimerait et se laisserait abattre, c’est incroyable.
Puis c’est le contrôle, la tumeur a diminué de volume, elle est toujours bien présente, on va la surveiller et s’abstenir de traitement pdt quelque temps…
A ce moment là je le vis comme un coup de poker, on sait que la maladie est toujours là elle est en sommeil, on tente de la laisser dormir…
Paradoxalement, mon papa vit très mal cet arrêt des traitements, il a des mots très dur, il me dit que vous (les pros de santé) « vous avez décidé de me laisser crever » …
Les explications patientes de son pneumologue n’y changeront pas grand chose, pour lui si on ne lui donne pas de médicaments c’est sur il ne va pas guérir.
Les contrôles se succèdent, la tumeur reste sagement dans son coin, elle ne fait pas trop de bruit, on la respecte et on attend.
On sait qu’à un moment l’évolution reprendra, personne n’est dupe mais on ne sait ni comment ni quand…
Malheureusement, une ombre va venir noircir ce tableau, et celle là on ne l’attendait pas, mon papa va développer des troubles cognitifs, on se rend compte au fil des jours qu’il oublie, qu’il fait des erreurs dans la gestion de son budget, qu’il ne sait plus bien le code de la route…
On pense que c’est une évolution secondaire, on vérifie mais non pas de métastases cérébrales…
On prend rendez vous en consultation de la mémoire, j’assiste incrédule aux tests « ratés » (l’horloge, les personnages célèbres) ça sera la seule et unique fois, mon papa refusera toujours d’y retourner…
On se rend à l’évidence, l’entretien du domicile devient un problème, papa ne veut pas d’aide… il me faudra les imposer !!
Puis la vie suit son cours, avec quelques accidents de parcours, des chutes, des fractures, les côtes les unes après les autres, puis l’épaule… puis a chaque fois la vie reprend.
Nous sommes tous stupéfaits par la tournure qu’a pris cette évolution…
Mais en 2014, on découvre de nouvelles images suspectes, au niveau thoracique, mais pas au même endroit que la première tumeur… les biopsies seront sans appel c’est toujours un cancer mais cette fois c’est un « petite cellule »…
Papa va reprendre le chemin de la chimio il y retourne sans rechigner, s’il le faut il y va. Quelques mois plus tard le cancer fait des petits, qui vont se loger au niveau du cerveau… on peut tenter la radiothérapie pour que ces petits ne fassent pas trop parler d’eux.
Le pneumologue explique tout ça a Papa, il accepte la radiothérapie, par contre à la fin des séances il dira je vous préviens vous pouvez me faire autant de chimio que vous voulez, mais plus jamais je ne retournerai faire de rayons et il n’en démordra jamais.
Puis la vie continue, avec des hauts, puis des bas, et bientôt avec plus de bas que de hauts. La radiothérapie a nettement aggravé les troubles cognitifs ou peut être que se sont les métastases…
Quelques séjours, en temps de pause à l’hôpital… Mon papa qui négocie toujours pour ne pas y aller, se trouve finalement assez bien à l’hôpital… Il faut dire que des équipes formidables prennent soin de lui et lui permettent de «se retaper » à chaque fois
Papa, qui vit toujours seul a son domicile a de plus en plus de difficultés à s’occuper de lui, il oublie de se laver, de manger… il faut envisager d’augmenter les aides à domicile. Encore une fois il faudra les imposer…
Mon papa nie complètement ses troubles de mémoire…
L’infirmière va désormais passer tous les jours pour les médicaments, puis on instaure la livraison des repas, puis les auxiliaires de vie pour lui rappeler de manger, et la téléalarme pour sa sécurité et notre tranquillité d’esprit.
Toute cette petite équipe autour de lui, lui permet de passer 6 mois de plus à la maison, avec beaucoup de bienveillance, beaucoup de patience.
Puis c’est le retour des chutes, les appels de la téléalarme, une angoisse permanente de l’accident grave. Papa maigrit inexorablement quoiqu’on fasse, il a perdu l’appétit, il est fatigué, dort beaucoup.
Nous sommes dans l’impasse aucun de nous ne peut s’arrêter de travailler pour assurer une présence à ses cotés…
Je rencontre une première équipe de soins palliatifs, et ça ne se passe pas bien du tout, je me sens jugée quand j’expose le fait que j’ai peur pour mon papa et que j’envisage une entrée en institution… ça fait plusieurs semaines que je ne dors pas ou peu, je sors d’une hospitalisation un peu pénible … On me dit que je veux empêcher mon père de vivre sa vie… Moi qui pensais vouloir le protéger je suis vraiment désemparée.
Nous sommes en Juin 2016, je prends rendez vous avec le réseau de coordination gérontologique, je suis un peu perdue, quelle structure serait la plus adaptée, suis-je dans l’erreur dois-je le laisser à son domicile sachant qu’on n’aura pas plus d’aide avec l’APA.
Une infirmière et une gériatre viennent à domicile et évaluent les difficultés et les possibilités. D’un commun accord avec mon papa nous décidons de déposer des dossiers de demande d’entrée en EHPAD .
Et là, coup de massue les dossiers sont refusés parce que le caractère évolutif du cancer de papa fait que ce ne sont pas des structures adaptées pour lui… Bien que j’ai la garantie d’une hospitalisation directe en cas de problème…
Pour moi à ce stade, je ne peux pas me résoudre à accepter une entrée en unité de soins de longue durée (USLD) c’est trop dur… J’ai gardé en moi l’image des USLD ou je suis passée en stage. Plus proche des mouroirs que des lieux de vie…
Et je veux que mon Papa vive le temps qu’il lui reste à vivre… Je ne suis pas dupe je sais qu’il se compte en mois peut être en semaine…
Puis fin Aout, c’est devenu impossible, il tombe trois fois par jour, ne s’alimente quasiment plus … Nous ne pouvons plus reculer, nous en rediscutons ensemble, papa exprime le souhait de ne plus rester à la maison…
Je rappelle la gériatre venue le voir à domicile, dépose son dossier à l’USLD, nous sommes jeudi… La commission d’admission a lieu le lundi suivant, le Lundi midi la secrétaire m’appelle, il y a une place pour Papa dès le lundi suivant…
Une page se tourne, je constitue le trousseau de papa, je lui achète tout le nécessaire, des vêtements neufs parce que tout ce que j’avais déjà racheté est désormais beaucoup trop grand…
On emporte quelques souvenirs, des photos surtout, pour mettre dans sa chambre.
Le 29 Aout 2016, Papa ferme une dernière fois la porte de son appartement, sans se retourner il monte dans la voiture pour rejoindre ce qui sera désormais sa dernière maison… Ma maman nous accompagne, parce que bien que divorcés depuis 20 ans, elle a toujours été présente pendant la maladie de papa.
Il est accueilli par une équipe formidable, l’unité ne ressemble pas du tout à celles que j’avais connu étudiante, bien que les résidents soient très altérés…
On permet à papa d’aller dehors fumer sa cigarette, puis les chutes se multipliant on l’y accompagne avec son déambulateur…
Puis un jour ses jambes décident de ne plus le soutenir, il doit se résoudre à utiliser le fauteuil roulant qu’il avait toujours refusé jusque là.
L’équipe continue à s’occuper de lui avec bienveillance … son autonomie diminuant chaque jour…
Ses fidèles amis viennent lui rendre visite, son pneumologue aussi (d’ailleurs papa, pour la première fois depuis toutes ces années, s’est soudain mis a le tutoyer, comme si la relation avait changé)
Puis un coup de fil, celui tant redouté depuis des mois, celui qui m’annonce que l’état de Papa s’est brutalement dégradé, et que la gériatre voudrait me rencontrer.
Papa m’a toujours désigné personne de confiance, mon frère est trop jeune et ne souhaite pas être associé aux décisions…
Je n’oublierai jamais la délicatesse du médecin des soins palliatifs ce jour là… Et je ressens encore le poids et la chaleur de sa main sur mon épaule, me souhaitant bon courage pour les jours à venir … qu’ils en soit ici remercié ce geste est presque plus important pour moi que la longue conversation qui l’a précédée.
La décision était prise de s’abstenir de traitement curatif, tous les paramètres nous disaient que c’était devenu inutile.
L’Equipe nous entoure d’une formidable attention, nous apporte du café, viens échanger quelques mots avec nous et avec papa…
Mon papa en était conscient… Nous avons été présent à coté de lui, nous nous sommes dit au revoir, nous lui avons promis moi et mon frère de nous en sortir pour qu’il soit fier.
Mes enfants sont venus lui dire au revoir, l’ensemble de ses amis aussi…
Puis quand c’est devenu trop pénible pour papa, je lui ai demandé s’il voulait un médicament pour soulager ses angoisses,la gériatre lui a demandé s’il avait peur, il était subconscient mais s’accrochait à nos mains…
Péniblement il nous a dit oui j’en ai marre… On a démarré la sédation nous savions que nous perdrions le contact mais nous nous étions tout dit…
Il était l’heure de se séparer, je voulais qu’on laisse Papa, quelques heures, pour qu’il lâche prise, qu’il s’apaise.
Nous l’avons embrassé avons baissé la lumière et sommes partis … Sa dernière parole aura été « à demain » …
J’ai appelé plusieurs fois dans la nuit, papa dormait paisiblement.
Puis j’y suis allé c’était le 4 Novembre, il était 9 h, j’ai franchi le seuil de la chambre et j’ai su tout de suite que cette fois il n’y aurait pas de demain. Je l’ai serré dans mes bras je l’ai embrassé, je lui ai dit que je l’aimais et je lui ai dit qu’il pouvait partir… Je l’ai vu se détendre et s’en aller…
Papa tu es parti, c’était le 4 novembre 2016, le jour de mes 39 ans …

REFLECHISSONS ENSEMBLE

Ce Billet est en quelque sorte une réponse ou plutôt une reflexion inspiré du billet de Littherapeute que vous pouvez lire ici:  qu’il a écrit suite à une situation pénible vécue dans un service d’urgence.

Ce billet me fait m’interroger sur le « pourquoi de telles situations existent ».

Loin de moi l’idée de jeter la pierre à quiconque tout simplement parce que de ces soignants aux urgences j’en ai fait partie pendant 6 ans et que je suis certaine que j’ai pu participer ou contribuer à des situations de soins loin d’être satisfaisante et même maltraitante. C’est en partie d’ailleurs la raison pour laquelle je les ai quitté il y a 10 ans.

Le service des urgences est « par essence » un service violent . Violent pour les soignés qui se retrouvent brutalement dans une situation de vulnérabilité qu’ils n’ont pas choisi, passant du statut de bien portant à celui de malade, ou de celui de malade à celui de malade en détresse.
Je ne reviendrai pas ici sur les raisons qui poussent les gens à consulter aux urgences, ce sujet ayant déjà fait coulé suffisamment d’encre.
Mais c’est un service Violent aussi pour les soignants, parce qu’ils y sont confrontés à une somme colossale de souffrance physique ou psychologique, que l’urgence ne laisse parfois pas beaucoup de répit et le temps du debrieffing…
J’entends déjà d’ici les gens me dire:  » c’est leur métier, ils l’ont choisi ». A ceux là je répondrai que premièrement le système hospitalier fait qu’on ne choisit pas forcement son affectation, et deuxièmement quand bien même ils l’ont choisi que celui qui se pense capable d’encaisser , par exemple, la mort brutale d’un gamin sans broncher lève la main.
A cela s’ajoute un phénomène relativement récent mais qui ne cesse de prendre des proportions inquiétantes et qui est l’agressivité dans les relations humaines, et pas seulement dans la relation soignant soigné… Elle existe aussi dans la relation soignant soignant à l’image de ce que devient notre société. Tout ceci venant s’ajouter à la pénibilité de ces métiers de l’urgence et d’ailleurs, qui voient leur moyen se réduire comme peau de chagrin.

Mais je m’égare et revenons au cas évoqué par Littherapeute.

De ce monsieur, nous savons qu’il vit dans une maison de retraite et qu’il est admis pour déshydratation et gène respiratoire. Et là je m’interroge sur ce qui a conduit ce monsieur aux urgences.

Et sincèrement je pense que nous sommes face à un problème bien plus complexe.

Ces lieux de vie pour personnes âgées dépendantes ou au moins en perte d’autonomie n’ont à mon sens pas su évoluer aussi vite que la population qui y entre.

Quand j’ai fait mes études il y a 20 ans les MAPAD (devenues des EHPAD depuis, tiens c’est marrant d’ailleurs c’était des maisons c’est devenus des établissements) accueillaient des gens âgés avec principalement des troubles cognitifs,l’âge d’admission se situait entre 70 et 80 ans . Aujourd’hui, pour en avoir discuté récemment avec un directeur d’EHPAD, la moyenne d’âge à l’entrée est plutôt aux alentours de 85 ans et les résidents sont polypathologiques, et très dépendants.

Pour autant ces lieux de vie se sont ils dotés de moyens différents, se sont ils adaptés à la population hébergée ?

Que peut faire un médecin généraliste appelé au chevet d’un patient altéré, s’il n’a pas la garantie que les soins appropriés pourront être prodigués, quand bien même ce serait des soins palliatifs ? Nombreuses sont les structures où la nuit , les seuls personnels présents sont au pire des veilleurs (parfois même surveilleurs de cameras) au mieux des aides soignants et parfois comble du luxe une infirmière pour 80 à 120 résidents (au prix d’un surcout mensuel pour le résident non négligeable).
A tel point qu’on en arrive à vous refuser l’admission en EHPAD de résidents sous le motif que son état de santé risque de se dégrader et que la structure ne pourra pas faire face à la situation de fin de vie (et qu’on ne me dise pas le contraire puisque je le vis actuellement assez péniblement pour mon papa). Moi qui croyait qu’on entrait dans ces structures pour y finir sa vie en sécurité …

Et bien vous en conviendrez, il n’a pas d’autres solutions que d’adresser son patient aux urgences ( ou si il a un peu de chance, si on n’est pas vendredi après midi, si il y a de la place, dans un service de gériatrie).

Et pourtant ce médecin généraliste sait tout comme l’urgentiste qui va recevoir le patient ( d’ailleurs souvent les généralistes ils y ont bossé aux urgences quand ils étaient étudiants) que les urgences ne sont pas la solution et que bien souvent à la sortie des urgences il manquera de lit d’aval.. Et chacun sait qu’un patient âgé dans un service d’urgence éclairé nuit et jour , qui ne dort jamais à toutes les chances d’en ressortir complètement désorienté.

Voilà entre autre, comme un patient se retrouve dans une situation qui n’est satisfaisante pour personne mais surtout pas pour lui.

Sauf que si c’était un cas isolé, ça pourrait passer inaperçu, hélas ces situations nous pouvons les multiplier par des centaines ou plutôt des milliers chaque année. Ce qui aboutit parfois à les banaliser…

Quant aux soignants des urgences, il savent eux aussi qu’ils n’apportent pas à ces patients âgés en situations de grande vulnérabilité une qualité de prise en charge optimale. Et pour la plupart d’entre nous savoir qu’on ne fait pas du bon boulot est hyper frustrant.

Posez la question à n’importe quel soignant tous vous dirons que mourir seul dans un box sur un brancard est absolument inadmissible et inhumain… Mais le soignant qui a en charge l’embolie pulmonaire de 50 ans en box 1, l’infarctus de 60 ans en box 2 et le patient âgé très altéré en box 3 est contraint hélas de prioriser ses prises en charge et vous savez dans quel sens il va les prioriser puisque vous feriez pareil …

Alors loin de moi l’idée de cautionner la violence de certains propos et des attitudes inappropriées et maltraitante qui sont le fait pour moi de soignants isolés, parfois aigris, parfois épuisés ou parfois simplement cons ( et oui être soignant ne protège pas contre la connerie).Et je ne dis pas non plus qu’il faut laisser faire et ne pas s’en offusquer…

Mais par pitié , ne nous épuisons pas en débats stériles, nos métiers sont déjà assez épuisants comme ça.

Mais essayons plutôt d’améliorer les filières de soins, la coordination ville-hôpital, participons à tous les espaces de réflexions qui nous sont proposés, et s’ils ne le sont pas essayons de les initier pour que :  Plus Jamais quelqu’un qui pourrait mourir paisiblement dans son lieu de vie, entouré des siens, ne le fasse aux urgences sur un brancard.

Merci

Mes premiers pas de soignant.

Suite à l’écoute du roulé parlé de @Subutox que vous pouvez écouter ici

je me suis dit que n’ayant pas son talent pour raconter à l’oral je pouvais toujours essayer de l’écrire ici.

Alors mes premiers pas de soignant, c’était en Octobre 1995, bon ok je prends un sacré coup de vieux..

Toute jeune, 17ans, fraichement bachelière, j’intègre l’école d’infirmière…

1er stage, service de médecine interne, 1ere confrontation avec la maladie (quoique… j’ai quand même vécu avec mon grand père, silicosé 100%, alité sous oxygène à la maison pendant 10 ans…).

En première année, les stages de soins infirmiers sont essentiellement destinés à nous apprendre les bases de notre rôle propre.. Il nous appartient donc d’apprendre tout ce qui à trait aux soins de nursing…

Quelle expérience de prendre soin des corps souffrants, de gens souvent jeunes, malmenés par la maladie.

Des patients atteints de pathologies endocriniennes, de pathologies dermatologiques.

Je ne connais pas grand chose à la maladie pour l’instant, je me contente de reproduire des gestes que les aides soignantes me montrent. J’ai finalement peu de contact avec les infirmières, leur rôle propre étant majoritairement délégué aux aides soignantes.

j’ai beaucoup de chance, c’est un service où on attache beaucoup d’importance à l’encadrement des élèves en stage.

Malgré tout, ce n’est pas facile à 17 ans de faire face à la nudité, de devoir gérer ses émotions, de s’adapter à une équipe de soignants, de rentrer à pied joint dans un milieu parfois « violent », parce que oui le milieu de soins peut être vécu comme violent quand on a encore « du lait au bout de son nez »…

C’est aussi le temps de la première confrontation à la mort, et 21 ans après je me souviens encore du nom de ce 1er patient partit bien vite.

Infirmière c’est le métier que je voulais faire, je l’ai choisi et ce premier stage ne fera que confirmer mon choix..

Et puis des stages , il y en aura d’autres (dans des disciplines aussi diverses et variées que la réa, le milieu carcéral, la santé en entreprise, l’Ehpad, l’HAD, l’ORL, les Soins palliatifs…), ils ne se passeront pas toujours aussi bien,certains d’entre eux me donneront même envie d’abandonner… Mais tous ont  fait de moi l’infirmière que je suis devenue..

Certains soignants rencontrés ont été pour moi des modèles et d’autres les contre exemple auxquels je me suis juré de ne jamais ressembler..

J’ai vu développer des trésors d’ingéniosité de la part des soignants pour améliorer le quotidien des patients, tout comme j’ai pu voir de la maltraitance bien souvent institutionnelle ou je devrais dire institutionnalisé.

21 ans après force est de constater, que l’infirmière d’alors est toujours infirmière aujourd’hui, et même si j’ai fui l’hôpital pour diverses raisons, mes premiers pas de soignants résonnent toujours dans un coin de ma tête…

 

 

Je suis en colère.

J’écris parce qu’Aujourd’hui je suis triste et en colère !

La mésaventure qui aurait pu mal se finir est arrivé à ma maman cet après midi.

ma maman en 2 mots, a 63 ans , un asthme sévère ancien traité rigoureusement, une aspergillose pulmonaire de découverte récente.

Cet après midi, je lui rends visite, elle fait 40 de température, elle a très mal dans la poitrine, elle frissonne… bref elle n’est vraiment pas en forme. elle a les extrémités cyanosées.

Je l’emmène donc aux urgences de l’hôpital à 5 minutes de chez elle, le même service dans lequel j’ai travaillé pendant 7 ans.

A l’accueil, je prends mon tour (je n’aime pas trop jouer du passe-droit) et puis je me dis que mes anciens collègues vont bien se présenter à moi .. Et effectivement une infirmière , une aide soignante , un médecin, des professionnels avec qui j’ai tous travaillé me disent bonjour, me demandent pourquoi je suis là.

A chacun, je dis j’amène ma maman , elle ne va pas bien sur le plan respiratoire, elle est dans le hall sur un fauteuil roulant, elle fait 40, elle est en bronchospasme … et tous repartent ..

Je fais un peu le forcing pour au moins faire son entrée administrative , sachant qu’il n’y a que 3 personnes en attente pour voir l’infirmière d’accueil et d’orientation qui est  elle aussi  une ancienne de mes collègues…

Un jeune homme arrive avec une fracture ouverte, je cède la place bien évidemment.

45 minutes plus tard nous sommes toujours dans le hall des courants d’air, ma maman n’a toujours pas vu l’IAO…

Et bien pour la première fois, oui j’ai été odieuse avec le personnel des urgences, j’ai jeté le dossier en travers du bureau,en disant : puisque tout le monde s’en fout je l’emmène ailleurs, même pas sur que cela n’ai ému quelqu’un.

J’ai remis ma maman dans la voiture et j’ai fait 25 minutes de route..

Je l’ai amené, dans un autre CH, ou dès son arrivée elle a été admise en unité de déchocage avec une saturation à 85 % et une tachycardie à 140 .

Aujourd’hui j’aurai pu perdre ma maman, parce que tout le monde m’a vu, parlé, mais personne ne m’a entendu.. Je suis en colère parce que je l’ai mal vécue évidemment en tant que soignant, mais encore plus en tant que fille…

Ce soir elle va mieux, elle est prise en charge par une équipe bienveillante, toujours en soins intensifs..

Mais je suis aussi très triste de voir que parfois les malades deviennent à ce point transparents..

Désolée c’était mon coup de gueule du soir mais j’en avais besoin…