On t’avait dit de ne pas t’attacher

Ce billet est né, suite à la lecture du superbe billet de Fluorette et de la discussion qui s’en est suivi sur twitter quant à l’attachement envers certains de nos patients. Parce que cette fois 140 caractères ça ne me suffisait vraiment pas.

J’entends encore résonner les cours de l’IFSI où on nous martelait qu’il ne fallait pas s’attacher aux personnes dont on prend soin.
Je l’entends encore souvent dans la bouche des infirmières coordinatrices de SSIAD et d’HAD quand je leur demande pourquoi chaque jour chez Mme Violette je vois du personnel différent, alors qu’elle aurait plutôt besoin de repères rassurants.

De mes années en milieu hospitalier, j’ai gardé en mémoire, le souvenir de cet homme admirable qui se mourrait de sa silicose après avoir travaillé toute sa vie au fond de la mine… Comme mon grand père… je m’y étais attachée, c’était il y a 15 ans. Et aussi le souvenir de cette jeune femme, décédée quelques jours après son entrée, suite aux coups de son mari, qui m’avait dit « ne vous laissez jamais faire, si un jour vous prenez un coup, fuyez », à elle aussi je m’étais attachée.

De mes années aux urgences, je garde surtout des « fantômes », ces enfants, ces gens jeunes ou moins jeunes dont la vie s’est arrêtée brutalement, me laissant un goût amer, un sentiment d’injustice et d’impuissance. Un exercice qui laissait peu de place à l’attachement quoi que …

Et depuis 8 ans, l’exercice libéral, m’a permis de découvrir que le métier d’infirmière c’était bien plus que ça.
Chez certaines personnes, si je fais un rapide calcul, j’y suis déjà allée 4368 fois…
Chez certaines, j’ai vu partir leur mari, leur épouse, leur enfant, j’ai vu naitre leurs enfants, leurs petits enfants…
J’ai partagé des moments de joie à l’annonce d’un bonne nouvelle, celle d’une guérison, d’une rémission, d’une nouvelle attendue de longue date.
j’ai partagé des moments de peine et de tristesse à l’annonce d’une mauvaise nouvelle, celle d’un rechute, d’un diagnostic moche et sombre.
J’ai pu être là à 3h du matin assise sur le bord d’un lit tenant la main de celui qui vivait ses derniers instants parce qu’on m’avait appelé.
J’ai pu être là aussi pour fêter les 80 ans de l’une, les 18 ans d’une autre, ou encore à un mariage parce qu’on m’avait invité.
j’ai pu faire de la soupe pour l’un, ramener des repas pour un autre, aller acheter du pain, des pains aux chocolats  et plein d’autres choses encore…
j’ai pu pleurer de tristesse, souvent tout au long de ces années .

Alors qu’aurai-je de plus que le commun des mortels,moi, sous prétexte que j’ai un diplôme qui est loin de m’avoir tout appris, pour ne pas m’attacher à ces gens-là ?

Sans prétention aucune, je fais un peu partie de leur vie, et sans aucun doute ils font partie de la mienne.
Ils ont « vu » grandir ma fille, naitre mon fils (qu’ils ont couvert de cadeaux), se sont inquiétés de ma santé quand à la suite d’un bête accident j’ai du m’arrêter quelques temps, ils se font du souci pour moi quand je les laisse quelques semaines pour aller en soigner d’autres dans des contrées lointaines.

On me dit souvent que ça pourrait être dangereux pour moi de vivre mon métier ainsi… Sauf que moi le Burn-out celui qui a faillit me conduire à la porte de sortie, vous savez celle dont on ne revient jamais, je l’ai fait il y a 11 ans aux urgences, épuisée de conditions de travail épouvantables et écoeurée par l’hôpital entreprise qui prend plus soin de ses finances que de ses malades.

Alors aujourd’hui, je fais mon boulot du mieux que je peux, avec le coeur, je me protège en ne bossant que 26 semaines par an et en passant le reste du temps avec les gens que j’aime.
Et si un jour on m’en empêche (ce que je crains au vue de la tournure des politiques de santé), je dévisserai ma plaque et céderai ma place.

C’est comme ça que je conçois mon métier et je pense pouvoir dire que jamais je ne serai capable de ne pas m’attacher !

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