Se Souvenir

Pour ce premier billet, J’ai choisi de vous raconter une prise en charge, celle de Mr M
Lorsque Mr M m’appelle pour la première fois un jour de Novembre 2008, il a besoin de soins, il vient de bénéficier d’une ponction de kyste cérébral, il a un pansement sur la tête…
J’arrive donc ce matin là, et Mr M m’explique que ce kyste au cerveau a été découvert alors qu’il venait de faire une crise d’épilepsie sur la voie publique.
Quelques jours de soins, tout va bien il attend les résultats des biopsies.
Quelques semaines passent, Mr M me rappelle, il sort de Neurochirurgie, on lui a enlevé son kyste au cerveau. Je le retrouve le crane rasé, une hémiparésie, des difficultés à la marche, ce n’est déjà plus le même homme.
Il me donne ses papiers pour les soins et son compte rendu d’hospitalisation. On vient en fait de lui enlever une métastase cérébrale consécutive à un cancer du poumon. Il l’a lu, mais continue à me parler de son kyste au cerveau.
Alors se pose la question que sait-il, que lui a t’on expliqué à l’hôpital, à aucun moment il ne me parle de cancer.
Il commence la rééducation à domicile, puis il se déplace en voiture chez le Kiné, il va mieux.
Vient alors la première complication, une phlébite bilatérale étendue, des injections tous les jours pendant des mois, lui qui a horreur des piqures, il me le répètera tous les jours.
Les mois passent, vient le temps de la radiothérapie, puis des chimiothérapies et de leur cortèges d’effets indésirables, il commence à perdre du poids, il perd l’appétit, il est déprimé mais dit toujours « ça ira mieux demain ».
Une nuit il appelle, il a mal dans la poitrine, dans le bras… Appel du 15 il fait un infarctus, il fait un arret « récupéré », la vie a décidé de lui laisser un peu de sursis.
Au fil du temps la relation avec Mr M change, il demande de nous tutoyer, puis demande qu’à notre tour on le tutoie, il nous appelle par nos prénoms et nous accueille d’un « bonjour tiote » toujours le sourire aux lèvres.
Devant la perte de poids importante, il devient urgent de trouver une solution pour le réalimenter, il va en consultation de nutrition, et revient avec une sonde nasogastrique qu’il est censé se poser tout seul : Mission Impossible. Cette maudite sonde, il ne la supporte pas, il finira par accepter la gastrostomie …
Puis les jours passant, Mr M devient Waldy, contre tous les standards inculqués à l’école d’infirmière, il se crée un lien particulier, ce n’est plus seulement un malade.
Après tout, on vient tous les jours, nous sommes tour à tour celle qui soigne mais aussi celle qui écoute, celle qui va poster le courrier, qui prend les rendez vous, qui ramène de la soupe, qui lui fait quelques courses.

Son état s’aggrave, mais Waldy a 52 ans et la loi française est ainsi faite qu’il faut développer des trésors d’ingéniosité pour décrocher les aides, inespérées, qui nous permettrons d’accéder à sa demande de toujours rester à la maison avec ses enfants de 3ans, 7ans et 10ans (Waldy est divorcé mais accueille ses enfants régulièrement).
Puis petit a petit, il devient complétement dépendant, il fait un petit séjour « temps de pause » en soins palliatifs afin qu’on puisse organiser le maintien à domicile, il revient à la maison où il bénéficie d’une présence 24h/24h d’auxiliaires de vie qui seront toujours aux petits soins pour lui.
Mais cette maudite loi française se rappelle à nous, nous avons épuisé tous les budgets, un choix crucial à faire, soit il reste à la maison avec beaucoup moins de présence, soit il réintègre l’unité de soins palliatifs.
Dur dur pour tout le monde, Waldy veut mourir à la maison et pourtant il mourra à l’hôpital…
Tout ceux qui ont pris soin de Waldy lui ont tous laissé le droit de croire qu’il irait mieux demain puisque c’était ce qu’il avait décidé de croire.
Nous avons tous donné le meilleur de nous même et nous ne retiendrons que ça.
Waldy est parti un matin de Février 2010 sans jamais avoir parlé de sa maladie, sa dernière parole fut : « MERCI »

3 réflexions au sujet de « Se Souvenir »

  1. Bien beau texte que ce premier billet. Emouvant..
    Mais aussi difficile de retenir sa colère contre la vision désormais purement économique des soins, qui tue peu à peu notre métier de soignant et nous cantonne à être des exécutants d’actes.
    Heureusement la relation humaine est encore là et les personnes soignées nous le font comprendre chaque jour.
    Merci Sandra :-)

  2. témoignage emouvant! Pourquoi ça ne me surprend pas cet absurdité du système administrative? Moi aussi si j’étais ce patient je souhaiterais mourir chez moi, ne peut-on pas simplement lui permettre d’accéder à sa dernière volonté?
    En tout cas ce billet montre une fois de plus à quel point nos métiers se ressemblent, certians patients finissent par s’attacher et reciproquement, et quand ils décèdent ce n’est jamais facile de passer à autre chose, empathie quand tu nous tiens!

  3. Merci Sandra pour ce billet, qui raconte avec humilité et émotion le quotidien des soignants.Continuez à nous faire de joli billet juste pour ne pas oublier…pour ne pas les oublier !
    Bises
    Iris

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